El Mahdy Jr : Le Burial Algérien ?

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El Mahdy Jr // Discogs

C’est comme ça que plusieurs médias comme Resident Advisor ou The Guardian le décrivent. Nous ne sommes pas là pour les contredire mais nous préférons généralement éviter les comparaisons entre ces artistes qui offrent une musique tant personnelle, sortant des codes théoriques de la musique électronique et plaçant au premier plan une valeur sentimentale.

El-Mahdi Rezoug aka. El Mahdy Jr. est un algérien ayant quitté son pays à un âge précoce pour la Turquie, jonglant entre les deux pays avant de rejoindre l’université en Turquie. Il compose une musique épongée de sonorités d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient mélangées aux techniques de production électroniques Occidentales ; notamment l’Angleterre avec le Dubstep, Dub, Trip-Hop et Grime donnant un résultat expérimental jouant entre les différentes structures de beats où vient parfaitement se greffer une atmosphère à la fois sombre et transcendante. Au fil des années la froideur brute des boites à rythmes laisse plus de place à cette teinte atmosphérique qui caractérise tant le son de El Mahdy. Lui-même ne se définit pas comme musicien mais plutôt comme un “collagiste sonore”.

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De notre côté, nous avons découvert El Mahdy Jr. en février 2013 sur la compilation Davulun Sesi Vol.2 de Tektosag Records où nous découvrons également un Gantz qui, depuis, a fait pas mal de chemin, pour se voir devenir un artiste marquant du mouvement dubstep. Mais revenons à El Mahdy qui, sur cette compile, nous offre Mehtaab, une musique déjà caractérisée par la teinte orientale et soporifique des ambiances, avec un découpage net des différents éléments rythmiques de la musique électronique occidentale.

2013 fut aussi l’année de la sortie de son premier album majeur “The Spirit of Fucked Up Places” sur Boomarm Nation. El Mahdy Jr. a toujours vécu au côté d’importantes turbulences politiques dans des villes où les places publiques donnent lieu à de grandes manifestations, dans des pays coincés entre modernités et traditions. The Spirit of Fucked Up Places est la traduction de ce contexte politique et culturel que traverse cette région du monde. À travers 7 titres El Mahdy puise ses sources tant dans la musique Arabesk – musique populaire turque écoutée par la classe ouvrière dans les années 70 – que dans le Raï – musique populaire algérienne dont les débuts remontent aux années 1920 avec des paroles faisant état de questions politico-sociales et qui fut une force de manifestations antigouvernementale dans les années 80.Ses sources, El Mahdy les transforme avec une intéressante maîtrise d’échantillonnages, balayée par des effets caractéristiques du dub, pour donner un résultat fantomatique à cette atmosphère tendue. À cette couche vient s’appuyer des beats aux inspirations dub, dubstep ou grime également travaillés d’effets et de synth plus froids des années 80. El Mahdy Jr. travaille avec le matériel à sa disposition ; adepte du DIY il obtient une combinaison qui se mélange parfaitement afin de donner une vision plus contemporaine de son environnement. Pour cet album, l’artiste a tourné un clip porté par le son Gravity où les prises vidéos ont été tournées par El-Mahdy lui-même entre l’ Algérie et la Turquie pendant son quotidien.

14 janvier 2014, deuxième sortie sur Boomarm Nation avec “Raï Dubs”, en collaboration avec Gulls, XJ et Alter Echo, ces pistes sont un concentré de musique Raï algérienne déconstruite et reconstruite à partir d’enregistrements de cassettes et de rip Youtube. Pour la petite histoire, le sample utilisé dans R4 DUB provient d’une cassette trouvée par XJ dans une voiture de location. La piste sur la cassette se trouve être un classique mais aussi ‘’really nasty” C’est la chose qu’ils cherchaient.

Dans les années 80 une tentative d’éradication du Raï (signifiant “opinion”) passe par l’interdiction de l’importation de cassettes vierges et la confiscation des passeports des musiciens de Raï. L’ ensemble de ces éléments nous plonge un peu plus dans l’environnement complexe de l’artiste.
Lors de la phase de création chaque élément sonore a son importance et sa force de parole. Comme il le dit lui-même : “Je prends des références pour dire quelque chose […] Les sons sont comme les mots, choisissez les bons mots pour dire ce que vous pensez”. El Mahdy Jr s’exprime plus précisément sur ce sujet dans un entretien avec : The Quietus.
Disco Maghreb apparait pour la première fois en 2013 sur la mixape Monkeytek ‎– Ahumourous Atlas Of The World.

En parallèle, à un jour d’intervalle, apparaît Rising en collaboration avec de Gantz qui sort son premier 12″ dans la maison Deep Medi. L’atmosphère de El Mahdy Jr. est là, mariée au beat dubstep lourd, efficace et si particulier de Gantz avec un mastering taillé pour les soundsystems. Sur la seconde partie, un sample de Raï vient s’ajouter et renforcer l’immersion. Il fait également une apparition sur la compile Still Life__ du label français So What? Di Khrap! avec le son Limited Materiel. Sur ce titre il construit une atmosphère autour d’un hymne de la région turque Anatolie, chanson appelée Zahidem enregistrée dans les mariages (free download) :

En juin 2014 vient une autres sortie remarquée, Gasba Grime sur le label suisse Danse Noire.
EP influencé et marqué comme son nom l’ indique par le Grime, toujours mêlé au Raï survolé par une atmosphère pesante. Mais le son qui retiendra le plus l’attention du public est bien Lost Bridge : un son à la structure Dub / Dubstep mené en deux parties. Killing Sound, le trio de Bristol appartenant au collectif Young Echo dont nous parlerons dans un prochain article, réalise un remix minimaliste, évolutif et en même temps inquiétant voir transcendant, propre aux sonorités du trio El Kid, Jabu et Vessel.

Juillet 2014, E3, patron de ZamZam Records basé à Portland, tout comme Boomarm Nation, nous offre un 7’’ de El Madhy Jr. – Last Breath / Last Deal. Deux versions à la construction dub puissante nourrie d’effets, nous plongeant à nouveau dans l’espace de El Mahdy avec une finalité dub propre à ZamZam.
Last Deal met de côté l’atmosphère orientale caractéristique de El Mahdy pour laisser place à un dub digital bousculé par des reverb et delay recréant une sorte de chaos organisé.

Nous arrivons à l’année 2015 avec Ghost Tape sur le label londonien Discrepant. Cet LP, important à nos yeux dans la carrière de l’artiste, est le résultat de plusieurs années de pratique et d’efforts en tant que “collagiste sonore”. Comme à son habitude, l’artiste a utilisé des cassettes audio récupérées mais aussi différents échantillons de radios et d’enregistrements fait sur le terrain ; comme il explique à l’arrière du LP:


‘’Ghost Tapes is a composition of everyday fragments based on found tapes, field recordings, beats and radio frequencies.

A ruff attempt of interpreting the cultural ghost that surrounds the field and makes the difference between place and space.’’

Le résultat montre la différence évoquée en début d’article, la «disparition de la froideur brute des boites à rythmes». El Mahdy compose avec des sonorités de batterie plus humaines et plus travaillées, salies, ce qui renforce le lien avec ses nappes créées à partir d’échantillonnages. Une composition parfaite qui se traduit par deux titres de 12 et 16 minutes, laissant le temps à El Mahdy-Jr. de s’exprimer pleinement, sans être contraint par la durée moyenne d’un titre.
Une réécoute de Mehtaab de 2013 confirmera cette belle évolution qui renforce sa démarche à travers ses compositions.

En cette fin d’année 2015, octobre, El Mahdy revient sur Boomarm Nation avec un remix du titre To The End de E3 qui figure sur la face A.
“To the end” débute sur un rythme de marimba déformé puis une phrase, engagé et réaliste – “People sell them souls for a slice of bread…” – soutenue par un beat obscur avançant avec assurance, accompagné par une foule de hi-hats tranchants. Le tout accompagné des marimbas et d’un sub formant un duo méditatif. El Mahdy Jr. vient noircir le tableau avec des mid qui grognent littéralement et un rythme intense qui soulève toute la crasse du titre.

El Mahdy Jr. a su en quelques années nous plonger dans son univers si personnel en mélangeant tradition et modernité dans une technique de production contemporaine. Un vrai artiste à suivre sérieusement.

EDIT 2017 : soon